Avec « Les Vestiges du Chaos », le dandy qui n'a plus rien de maudit se (et nous) fait plaisir en mêlant créativité musicale et nostalgie joyeusement revisitée.

Bref, des dérapages (bien) contrôlés.

Il a la paresse créative, Christophe. A 70 ans et quelque, d'autres sont tout heureux d'échapper aux foires de sous-préfectures en ralliant des tournées où les idoles des années yéyé remplissent les zéniths et maintiennent à niveau leur compte en banque sans plus prétendre à quelque nouvelle exploration artistique.

Lui, il continue d'inventer, de chercher, de s'amuser aussi.

En quête de sons, en quête de sens toujours plus aiguisés, toujours « absolument moderne », ouvert aux autres et à tous les possibles.

La nuit, il pianote sur ses synthés, il réécoute quelques paroles envoyés dix ans plus tôt par son pote Alan Vega (autre déjanté génial) et soudain trouve le « bon » son qui sera en résonance, il textote à une chanteuse inconnue aperçue à la télé pour lui demander qu'elle lui écrive un texte.

Cela prend du temps, plusieurs années au moins. Et cela donne « Les Vestiges du Chaos », un voyage poético-cinématographico-musical sans pareil, équilibre subtil, jamais bien loin du dérapage. Mais à 70 ans et quelque, Christophe n'a plus de permis de conduire automobile (il avait un penchant pour les coupés Pinifarina et les échappées nocturnes) : alors, quand il est aux commandes, désormais, il sait freiner à temps.

La tournée entamée depuis la sortie de l'album au printemps est à l'image du personnage et de son œuvre. Tout en maîtrise, tout en complicité, tout en modernité assumée.

Tout sauf formaté

Entouré d'une escouade de jeunes talents (conduite par l'excellent Christophe Van Huffel qui avait déjà été l'un des artisans du précédent opus, « Aimer ce que nous sommes »), il consacre la première partie de son concert, comme jeudi à Toulouse (dans la salle du Bikini, ambiance cool, acoustique de premier ordre), à la déclinaison de la douzaine de titres qui composent son petit dernier.

Très bon son, mise en scène pertinente, et voyage garanti. On apprécie l'alternance des ballades un tantinet désabusées avec les titres plus ambitieux (musicalement), les paroles sur mesure des complices Jean-Michel Jarre ou Boris Bergman de nouveaux compagnes et compagnons de route, les références ciné, le bel hommage à Lou Reed et, pour nous, le sidéral et sidérant chef d’œuvre créé à distance (spatiale et temporelle), avec Alan Vega qui vit à New-York, « Tangerine » : un morceau de bravoure qui permet d'évoquer une autre passion tardive de Christophe, la peinture, qu'il pratique au Maroc dont les couleurs l'enchantent quand il s'éloigne des néons blafards de ses nuits parisiennes.

Aline et son Prince

Devant un piano « proto  électrique, Christophe offre en « live » une seconde partie plus surprenante qu'il n'y paraît. Il plaisante volontiers avec le public, mais quand, tel un juke-box humain, il puise dans son répertoire pour chanter « Les mots bleus », « Les paradis perdus » ou « Succès fou », c'est pour les revisiter avec dextérité et audace.

Le voyage s'achève par un « Aline » d'une beauté sans nom, réorchestré complètement, ponctué d'un clin d’œil appuyé à Prince.

Nous, franchement, ça nous scotche.

En cette période effectivement chaotique (il semble que le titre éponyme ait été « bouclé » dans la nuit du 13 novembre), ce n'est pas un vestige, c'est un vertige doux et enivrant.

« Je suis peut-être un chanteur à succès, mais je ne suis pas formaté » a glissé à ses fans de tous âges (bon d'accord, surtout des plus de 30 ans CSP+) Christophe jeudi soir.

Il a raison. Tout sauf formaté ou formolisé.

Merci « Le Petit Gars ».

 

« Les Vestiges du Chaos », avril 2016, Capital Records.

En tournée le 18 juin à Sète, le 8 juillet à Liège, le 11 juillet à Lyon, le 22 juillet à Beaulieu-sur-Mer etc.